Accueil » ** Quel design pour demain ? : « Il faut que les entreprises embauchent un designer comme DRH »

** Quel design pour demain ? : « Il faut que les entreprises embauchent un designer comme DRH »

La pandémie due au coronavirus bouleverse le monde, y compris celui du design. Comment repenser le monde d’après ? Quel rôle cette discipline pourra-t-elle jouer ? Les réponses de Christian Guellerin, directeur général de l’école de design Nantes-Atlantique.

 

Après près de cinq semaines de confinement, quelles sont les leçons à tirer de la pandémie due au coronavirus et comment le design peut-t-il aider à penser l’après, de ce qui est déjà considéré comme la plus grave crise mondiale depuis la Grande Dépression des années 1930 ? Premiers enseignements de Christian Guellerin, directeur général de l’école de design Nantes-Atlantique et président de l’association France Design Education, qui réunit des écoles hexagonales dans le but de promouvoir la discipline, ainsi que les arts appliqués.

 

  … Ceci est un article de Véronique LORELLE pour Le Monde

 

Comment ont été vécues ces cinq semaines de confinement à l’école de Design Nantes-Atlantique ?

Nous avons 1 500 étudiants à alimenter en connaissances, depuis les fermetures de nos écoles de Nantes et de Cotonou au Bénin, mais aussi nos antennes à Sao Paulo, Montréal, Pune en Inde et Shanghaï. Dans un premier temps, nous avons prêté des ordinateurs aux élèves qui en manquaient, loué du matériel à l’attention de ceux qui étaient loin, en Afrique notamment, et ouvert nos ateliers avec leurs machines-outils à ceux de nos étudiants designers-makers qui ont participé à l’effort solidaire, en fabriquant des masques ou des visières.

Parallèlement, nous avons mis en place en trois jours, dès le début du confinement, une démarche pédagogique qui nous aurait demandé sérieusement cinq ans autrefois. Cela signifie un enseignement à distance, qui s’est appuyé sur une remarquable solidarité de l’équipe pédagogique. Car si nos professeurs d’Interactivité – férus de produits interactifs numériques et de Game Design – sont rompus à l’exercice, ils se sont mis, ainsi que certains des étudiants, au service de ceux pour qui c’était plus compliqué.

Première leçon : nous sommes en phase d’expérimentation mais le taux d’absentéisme est quasi nul avec des élèves qui ont un taux d’attention et de respect de leurs interlocuteurs inégalé. C’est vrai qu’il n’est pas commode de bavarder avec son copain de classe par écrans interposés ! Surtout, on prend la pleine mesure de ce que l’on savait déjà : les étudiants ont sur leurs genoux 300 kg d’encyclopédies, via Internet. Il y a donc des savoirs disponibles qu’on ne devrait pas répéter deux fois. Une question vient immédiatement après : il y a ce qui convient de faire en virtuel, mais dès la rentrée prochaine, ce qui va convenir de proposer en présentiel.

 

Pensez-vous qu’il y aura un après-Covid 19 dans l’enseignement du design ?

Absolument, le paradigme virtuel/présentiel est totalement inversé. Si les gens se déplacent jusqu’à l’université ou l’école, ce sera pour un moment où l’on doit recréer de l’humanité. Certaines activités ne peuvent, clairement, pas se faire de chez soi comme les arts plastiques, le travail de la matière et les réalisations qui nécessitent un atelier avec des scies, des perceuses, des découpes au laser, l’imprimante 3 D… Mais c’est toute la pédagogie qu’il va falloir revisiter.

 

Qu’est-ce qu’il va falloir changer ?

Il est encore trop tôt pour savoir. Une chose est sûre : certains auront la tentation de revenir au monde sécurisé d’avant. De même que certains employés souhaiteront retourner au bureau pour y travailler huit heures d’affilée, certains de nos enseignants vont préférer se trouver face à une classe de 25 élèves. Il y a cette vie sociale que l’entreprise, l’école, offrent… et qui rassure. Quelle alternative proposer à cela ? Doit-t-on faire comme si la crise ne nous avait rien appris ? Je pense qu’il y a un monde à réinventer ou à inventer à la place. Nous y réfléchissons. Parmi nos pistes de travail, la compétition annuelle Global Grad Show de Dubaï qui sera dédiée cette année, du 10 au 14 novembre, au Covid-19 et à ses dommages collatéraux : un grand nombre de nos étudiants soutenus par leurs professeurs y participent, parmi plus des 3 000 candidatures venues du monde entier.

 

Cette crise aura-t-elle aussi des conséquences sur les matières à enseigner ?

On nous parle beaucoup en ce moment de réchauffement climatique, de biodiversité, de matériaux recyclables, mais ces problématiques sont déjà intégrées dans le champ du design et dans nos programmes éducatifs. Pour moi, il y a un enjeu majeur, qui est une problématique assez nouvelle en design : celui du cybermonde et de la liberté.

Nous sommes en train de passer d’un monde globalisé sans frontières à un monde numérisé sous contrôle. Va-t-on accepter d’être surveillé en permanence comme nous acceptons aujourd’hui sans broncher – certes, pour le bien de tous – le confinement, cette privation inédite de mouvements et de liens sociaux ? Puisqu’on ne va pas échapper à ce monde numérique, comment se ménage-t-on ce qui serait l’autonomie, la liberté ? Je pense que le design a un rôle majeur à jouer dans la représentation du monde de demain, à condition d’en signifier le progrès, le vivre mieux.

 

En pratique, que faudrait-t-il changer au plus vite ?

C’est dans les entreprises que cela doit commencer ! Qu’elles embauchent un designer comme DRH ou comme directeur du marketing, car un monde à inventer ou réinventer doit se poser la question du sens. Ce dernier pourrait imaginer et donner forme à ce que doivent être l’organigramme et la relation sociale à l’intérieur, afin qu’il y ait une meilleure qualité de vie de ceux qui y travaillent, et une réflexion sur le sens des choses, à défaut du besoin.

Elsebeth Gerner Nielsen, ancienne ministre danoise de la culture et ancienne rectrice de l’école de design de Kolding, avait coutume de dire : « Au XIXe et XXe siècle, les entreprises se sont posé la question de ce qui était technologiquement possible et économiquement profitable. Celles du XXIe siècle devront se poser la question de ce qui fait sens. » Il me semble que nous sommes arrivés à ce tournant clef. Et c’est le moment du design. J’y crois.

 

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Vignette de l’article : Christian Guellerin, directeur général de l’école de design Nantes-Atlantique et président de l’association France Design Education. Jean-Charles Queffelec

 

Cet article a été sélectionné par designer.s dans le cadre de sa veille éditoriale et intégré à sa revue de presse européenne francophone !

Pertinence et intérêt de l’article selon designer.s :

***** Exceptionnel, pépite
**** Très intéressant et/ou focus
*** Intéressant
** Faible, approximatif : Interview décevante (cela mérite-t-il une place dans le Journal Le Monde ?). Monsieur Guellerin nous avait habitué à beaucoup mieux et le moment est propice (il y a urgence) à être … imaginatif et … visionnaire !
* Mauvais, très critiquable
(i) . Informatif